0:10 Chers amis, bonjour, on se retrouve pour les Passions d'un hébreu et Tandem TV. Je vais vous entretenir pendant trois émissions à propos des élections, bien sûr, qui doivent se tenir le 27 octobre, mais d'abord et avant tout sur le sens de gouverner et de construire une société. Et nous allons voir si les hommes politiques qui se présentent ont été capables d'établir une véritable plateforme politique.
0:42 Alors voici donc la première partie de cette première émission. Gouverner n'est pas conquérir le pouvoir. Le système politique israélien souffre moins peut-être d'une pénurie de politiciens que d'une pénurie d'hommes d'État. La distinction, mes amis, est essentielle ici. Le politicien sait conquérir une place, construire une coalition, maîtriser les médias, mobiliser un camp, provoquer une émotion et quelquefois entretenir une peur.
1:16 À l'encontre de cet individu, l'homme d'État doit accomplir quelque chose de beaucoup plus difficile. Comprendre la société qu'il gouverne, penser au-delà de son électorat et regarder plus loin que la prochaine échéance électorale. Il faut, pour lui, une culture étendue, touchée à l'histoire, à l'économie, à la sociologie, à la philosophie politique, à la géopolitique, le droit des connaissances, des institutions et surtout une compréhension de la nature humaine.
1:54 Car gouverner des hommes ne consiste jamais simplement à administrer des dossiers. Platon rêvait du philosophe roi parce qu'il craignait précisément que la puissance politique soit confiée à ceux qui désirent le pouvoir sans avoir suffisamment réfléchi à sa finalité. Il ne s'agit évidemment pas de réclamer aujourd'hui des dirigeants philosophes au sens académique du terme.
2:22 Mais il s'agit de comprendre son intuition. Plus celui qui gouverne possède de pouvoir, plus sa conception du monde devrait être large. Max Weber, le sociologue, apporta à cette question une autre distinction fondamentale. Celle qui oppose l'éthique de conviction à l'éthique de responsabilité. Il est relativement facile de proclamer ce que l'on croit. Il est beaucoup plus difficile de prévoir les conséquences de ce que l'on décide.
2:57 Un homme d'état, mes amis, ne peut donc se contenter de dire, voici mes valeurs. Mais il doit ajouter, voici ce qu'elles produiront, voici ce qu'elles coûteront, voici qui en supportera les conséquences et voici les limites que je m'imposerai à moi-même. Alors c'est précisément ici qu'apparaît l'une des faiblesses majeures de la politique israélienne contemporaine.
3:23 Nous entendons constamment parler de souveraineté, de gouvernabilité, d'égalité, de victoire d'unité, de sens de l'État, de judaïsme, de démocratie ou de sécurité. Mais lorsqu'il faut descendre la majesté des concepts vers la banalité parfois cruelle de la vie quotidienne, le silence devient beaucoup plus embarrassant, n'est-ce pas ? Comment augmentera-t-on le salaire réel ?
3:51 Comment permettra-t-on à un jeune couple de se loger ? Qui paiera davantage d'impôts et qui en paiera moins ? Comment préservera-t-on la santé publique ? Comment permettra-t-on à l'enfant né dans une ville périphérique ? Ou à un quartier défavorisé d'accéder aux mêmes possibilités que celui né dans un milieu privilégié ? Comment financerons-nous l'éducation, la recherche, les transports, la sécurité, la protection sociale sans transmettre une dette insupportable à ceux qui viendront après nous ?
4:24 Autrement dit, quelle société voulons-nous construire ? Aristote, considérez que la cité n'existe pas seulement afin de permettre aux hommes de vivre ensemble, mais afin de leur permettre de bien vivre. Entendez la nuance, cette intuition demeure étonnamment moderne. Un État n'est pas uniquement une machine chargée de protéger ses frontières, il est aussi une organisation humaine destinée à rendre possible une existence digne.
4:59 Lorsque l'univers intellectuel des dirigeants se rétrécit, leur vision politique rétrécit avec lui. À la place de la stratégie apparaît la tactique. À la place d'un gouvernement, la communication. À la place du temps long, la survie coalitionnelle. À la place d'un projet de société, une succession de slogans destinés à conduire jusqu'au prochain scrutin.
5:25 À la place d'un projet de société, une succession de slogans destinés à conduire jusqu'au prochain scrutin. Un véritable programme gouvernemental devrait pourtant être quelque chose de beaucoup plus sérieux. Des conceptions du pays, des priorités, des méthodes, des financements, des calendriers, des critères permettant de mesurer les résultats et choses trop souvent oubliées, des limites morales et juridiques imposées à l'usage du pouvoir.
5:55 Car le saviez-vous, Montesquieu, avait compris une vérité que toute démocratie devrait graver sur le fronton de ces institutions. Le problème politique n'est pas seulement de savoir comment donner du pouvoir au gouvernement, mais comment empêcher ce pouvoir de devenir sans limite. C'est donc cela cette double interrogation que les partis devraient être jugés. Que veulent-ils faire de l'État et surtout, que veulent-ils faire de la société qui vit à l'intérieur de cet État ?
6:28 Le chapitre manquant, la société, l'économie, la vie du citoyen, une politique sociale qui ne se réduit pas aux allocations versées aux pauvres, une politique économique ne se réduit pas davantage aux taux de croissance, aux privatisations, aux importations ou aux baisses d'impôts. La véritable question est beaucoup plus profonde. Comment une société répartit-elle les possibilités, les risques, les revenus, les biens et les services publics ?
6:57 C'est ici que la philosophie politique devient indispensable. John Rawls proposait d'imaginer les principes de justice depuis une situation où personne ne saurait à l'avance quelle place il occupera dans la société, riche ou pauvre, puissant ou vulnérable, bien portant ou malade, privilégié ou défavorisé. Cette expérience intellectuelle oblige à poser une question dérangeante. Accepterions-nous encore l'organisation sociale que nous défendons si nous ignorions la place qui nous y serait attribuée ?
7:33 Amartya Sen, à la plus loin encore, l'égalité ne consiste pas seulement à distribuer formellement les mêmes droits, elle consiste à donner aux individus des capacités réelles d'agir. Un jeune peut théoriquement avoir le droit d'étudier à l'université. Mais si sa famille ne peut payer le logement, les transports ou les frais nécessaires, son droit demeure largement abstrait.
7:58 C'est pourquoi tout parti prétendant gouverner et répondre au minimum à plusieurs questions fondamentales. Comment augmentera-t-il le salaire réel et non seulement le PIB ? Comment réduira-t-il le coût de la vie ? Qui paiera davantage d'impôts et qui en paiera moins ? Comment rendra-t-il le logement excessif ? Comment réduira-t-il la pauvreté et les écarts entre le centre et la périphérie ?
8:23 Comment garantira-t-il une santé, une éducation, une protection sociale de qualité ? Comment ouvrira-t-il réellement les études supérieures et la formation professionnelle ? Et comment financera-t-il tout cela sans faire payer les générations futures ? La question des études supérieures mérite ici une attention particulière, précisément parce qu'elle révèle ce que signifie réellement l'égalité. Dire que ces études doivent être accessibles à tous ne signifie évidemment pas que chacun doive devenir universitaire, ou que l'État doit financer indistactement n'importe quel cursus.
9:02 Non, cela signifie, à mon avis, qu'aucun jeune disposant des capacités et du désir d'étudier ne devrait en être empêché uniquement par la pauvreté de sa famille, son lieu de résidence, son origine, son handicap ou les insuffisances de sa formation initiale. Condorcet avait déjà compris que l'instruction constituait l'une des conditions essentielles de la liberté politique.
9:28 Un citoyen dépourvu des outils lui permettant de comprendre le monde est plus facilement dominé par ceux qui prétendent l'interpréter à sa place. Pierre Bourdieu montra plus près de nous qu'à l'égalité formelle devant l'école pouvait masquer de considérables inégalités de départ. Ouvrir juridiquement la même université à tous ne signifie pas encore que tous possèdent réellement les mêmes possibilités d'y entrer et d'y réussir.
9:59 Amartya Sen que je rappelais précédemment permet d'aller encore plus loin. La justice ne consiste pas à placer la même porte devant tout le monde mais à vérifier que chacun possède réellement la possibilité de l'atteindre. Une politique sérieuse, mes amis, devrait donc penser conjointement frais d'inscription adaptés aux revenus pour se permettant réellement de vivre logements étudiants, transports publics, classes préparatoires, valorisation de l'enseignement technologique et professionnel et d'autres étudiants par an axés aux populations les plus éloignées du monde académique et soutien à la recherche.
10:38 La justice sociale qui met si cher ne promet pas à chacun le même résultat. Elle exige seulement que la naissance ne prononce pas d'avance la sentence sociale de l'avenir. Aucune doctrine économique unique ne répondra pourtant à l'ensemble de ces défis. Une société complexe exige simultanément concurrence et solidarité, initiatives privées et investissements publics, responsabilités budgétaires et protection sociale.
11:09 Un parti qui ne parle que du marché oublie la société. Un parti qui ne parle que de dépenses publiques oublie la facture. Un parti qui ne parle que de sécurité et d'identité oublie qu'après les discours, les drapeaux et les batailles électorales, il reste des hommes et des femmes qui doivent vivre. Je m'arrête là pour cette première partie.
11:32 Ma deuxième partie traitera de l'État, la gestion et le pouvoir. Et nous commencerons à examiner, succinctement bien sûr, examiner quand même si oui ou non les différents partis. J'en ai retenu 8, les principaux. Si ces partis ont une véritable plateforme politique en lieu et place de ce que j'ai énoncé dans cette première partie et qui me paraît essentielle à toute plateforme qui aspire à gouverner, non pas l'État simplement, mais à gouverner avec le peuple pour le peuple.
12:19 To darabah, shalom shalom.