0:09 Chers amis bonjour, on se retrouve pour les Passions d'un hébreu et aujourd'hui j'aimerais vous entretenir sur ce que j'appelle le pluralisme ou bien la domination, le défi israélien. Il est des controverses qui ne portent pas réellement sur ce qu'elles semblent viser. Ainsi en va-t-il du conflit israélien autour de la religion et de l'État.
0:32 En apparence, il s'agit de législations, d'institutions et d'organisations de l'espace public. Le shabbat, la cache-route, le mariage, les transports, la prière, le mur occidental, mais sous ces questions on travaille un problème beaucoup plus profond. Quelle forme d'homme la société israélienne a-t-elle façonné et quelle forme d'existence nationale est-elle prête à assumer ? Ce ne sont pas seulement des arrangements administratifs qui sont en jeu, mais le rapport entre la vérité, la puissance, entre la foi et la liberté, entre la partenance et la domination. La tragédie, à mon avis, du discours israélien tient à ceci qu'il parle sans cesse d'identité tout en agissant souvent à partir de la peur. Or aucune identité ne peut durablement se construire sur la peur. Lorsqu'un public entier, sans qu'on cherche à modeler sa vie de l'extérieur, a fixé pour lui les limites du légitime, a surveillé son comportement, sa circulation, son rapport au temps, à la mémoire ou à l'espace sacré, et bien il cesse de voir en l'autre un partenaire. Chaque décision devient une menace, chaque réforme, une tentative de conquête, chaque symbole, l'annonce d'une dépossession. Le passage de l'angoisse à l'agressivité est alors rapide, non parce que l'homme serait naturellement habité par la haine, mais parce que l'agressivité n'est souvent que la forme extérieure d'une détresse intérieure.
2:09 La première question n'est donc pas de savoir quel camp possède davantage raison, mais quelle conscience publique se forme lorsqu'un groupe vit avec le sentiment que l'autre cherche, s'il en obtient le pouvoir, à abolir son droit d'être lui-même. Une société ne peut se construire lorsque chacun voit dans l'autre un ennemi en puissance. Dès que la reine publique est un ressenti comme un lieu où toute majorité politique peut devenir un mécanisme de contrainte, le désaccord civique se transforme en angoisse existentielle. Le débat cesse d'être une controverse au service du bien commun, il devient un combat pour la possibilité même de respirer. C'est ici que se révèle la limite fondamentale du pouvoir. Le pouvoir peut organiser, surveiller, punir, administrer, mais il ne peut créer une vérité intérieure. Il produit de la discipline, non de la foi, de l'habitude, non de l'adhésion, de l'obéissance, non de la profondeur. Dès lors que la vie spirituelle ou morale d'un homme devient le résultat d'une pression extérieure, elle cesse de lui appartenir pleinement. Mes amis, un acte imposé peut paraître juste de l'extérieur, mais il demeure intérieurement vide, car l'essence de la conscience est de procéder de la liberté. Là où il n'existe pas de liberté, il n'existe pas de responsabilité véritable, mais seulement de l'adaptation. Lorsque la tradition, la foi ou le sacré se présente comme une puissance exercée sur l'homme, il cesse d'apparaître comme des sources de sens et deviennent les sources symboles d'une domination. La coercition religieuse, par exemple, n'est donc pas seulement une erreur politique, elle constitue une contradiction de fond. Elle prétend faire naître la fidélité par la menace, la profondeur par la surveillance et la crainte du ciel par le décret. On peut modeler un comportement, mais on ne peut faire renaître une âme par voie législative, entendez bien. Plus la religion s'identifie à un mécanisme de domination, plus elle éloigne d'elle ceux qui auraient pu la rencontrer librement. La contrainte, mes amis, ne protège pas l'honneur de la tradition, elle blesse sa légitimité morale. Mais l'exigence de précision vaut également pour le camp opposé. Une société juive n'a pas besoin d'être purgée de toute référence hébraïque pour être libre.
5:00 Toute présence de la tradition dans l'espace public n'est pas coercition, pas plus que tout symbole historique n'est une menace. Une société incapable de porter ses propres sources condamnées aux vides culturels autant qu'aux conflits. Le problème ne réside pas dans les fêtes, les rites, les textes, les lieux sacrés ou la mémoire commune. Le problème commence lorsque la présence devient appropriation, lorsque la mémoire devient un monopole, lorsque la tradition cesse d'être une langue d'appartenance pour devenir un instrument d'exclusion.
5:37 Il ne faut donc pas choisir entre judaïsme et liberté, mais entre un judaïsme comme invitation et un judaïsme comme contrainte, entre l'héritage comme continuité et l'héritage comme fouet. Commettez-moi une précision, je n'aime pas le terme de judaïsme. Il est restrictif étant donné qu'il n'appartient pas à Israël comme ensemble, celui des douze tribus, mais comme celui restrictif exilique de peut-être trois tribus, Yehuda, Shimon et Bidiamine. Mais même les trois ne font pas Israël, elles ne sont que la fraction de peut-être un douzième, deux douzièmes, trois douzièmes au maximum, mais ce n'est pas Israël, ce n'est pas les Brutes. Donc essayez de remettre les choses en rapport les unes avec les autres.
6:28 Je continue, c'est ici qu'apparaît le concept le plus absent du discours israélien, la légitimité, non pas la simple tolérance qui n'est souvent qu'une forme polie de condescendance, mais la reconnaissance pleine du fait que l'autre possède un droit d'existence qui ne dépend pas de mon accord avec lui. Toute société sait accueillir celui qui le ressemble, sa maturité se mesure à sa capacité de supporter celui qui diffère sans l'interpréter aussitôt comme une menace. Car mes amis, c'est précisément lorsque l'autre m'irrite, dérange mes habitudes ou contredit ma vision du monde que se décide la question essentielle.
7:15 Voulons-nous vivre dans une société d'hommes libres ou dans une société de coercition alternée. L'une des maladies profondes de l'israeléité contemporaine est que chaque camp réclame la liberté pour lui-même, mais refuse souvent une pleine légitimité à la forme de vie de l'autre. Le religieux demande qu'on ne porte pas atteinte à son monde, mais peine parfois à reconnaître que le laïc possède lui aussi une conscience des valeurs et une dignité. Le laïc exige la liberté face à toute ingérence, mais cherche parfois à effacer de l'espace public, tout signe rappelant que cette société n'est pas née dans la neutralité culturelle.
7:56 Il en résulte, et cela éclaire, une symétrie négative. Chacun se vit comme victime de la contrainte, tout en refusant de discerner en lui-même la tentation d'imposer à tous sa propre définition du bien commun. Le pluralisme devient alors le masque d'une lutte pour l'hégémonie. De là vient également l'erreur sur la notion d'unité. L'unité n'est pas l'uniformité, nous l'avons dit et répété, réitérée, nous en voient deux fois. Celui qui cherche l'unité par l'effacement des différences n'unit pas, il soumet. Une société vivante n'est pas un corps homogène, mais une trame de tension, de mémoire, de rythme et de style d'existence. La force d'une nationalité mûre de se mesure pas à sa capacité d'aligner tous ses membres sur une même ligne, mais à sa capacité de créer un cadre de sens commun dans lequel la différence n'est pas perçue comme le commencement de la désintégration.
8:56 L'Israël devient fragile précisément lorsqu'il cesse de croire qu'il peut assumer la pluralité sans se dissoudre. Toute différence est alors vécue comme une menace et toute victoire politique comme la permission de remodeler l'homme d'en face. Je rajouterai ici que les 12 tribus sont la symbolique existentielle, la plus pertinente, déprovante qui soit. 12 tribus, 12 instruments nécessaires pour que l'harmonie puisse se faire entendre. C'est pourquoi les questions apparemment mineures, les transports, le chabat, la cache-route, Pessar, les formes de prière, la tenue au mur occidental ou l'accès aux lieux nationaux de son huilement secondaire. Elles constituent le laboratoire où se révèle la nature de la souveraineté israélienne. L'État est inincal garantissant les conditions de la vie commune ou l'instrument par lequel un groupe impose son image à tous. Le mur occidental par exemple n'est pas seulement un site religieux, il condense une mémoire nationale pour cette raison même qu'il ne peut devenir la propriété interprétative d'une seule communauté. Un lieu qui symbolise tout un peuple mais fonctionne comme l'apanage d'un seul courant, cesse d'être un foyer d'appartenance et devient un foyer d'aliénation.
10:15 Celui qui s'envoie des possédés n'éprouve pas seulement un inconfort, il éprouve la négation de sa part dans la maison nationale. Le coeur ne se rapproche ni par la prédication ni par la victoire, il se rapproche lorsque la menace disparaît tant qu'un homme est convaincu qu'on veut réglementer sa conscience. Aucune ouverture véritable n'est possible. Tant qu'une communauté croit son espace vital menacé par une prise de contrôle et bien elle se retranche. Le renoncement à la contrainte n'est donc pas une simple posture morale, il constitue une condition structurelle de la vie commune. Ce n'est que lorsque chacun sait qu'il ne sera pas puni pour sa fidélité à sa conscience qu'un dialogue peut commencer.
11:04 Dialogos, ce sont ces deux qui rencontrent le logos. Le logos en tant que parole et savoir je sais et c'est la raison pour laquelle je veux l'exprimer et c'est parce que je sais que je dois exprimer que je recherche ce que je sais. Tant que la puissance plane au dessus du débat comme une menace, le débat lui-même se corrompt et devient un instrument de combat plutôt qu'une voie de clarification. C'est sur ce faux que se détache l'importance d'une identité hébraïque nationale puisée aux sources du tanar. Non comme identité de fraction de secteur de domination religieuse mais comme horizon national vaste, antérieur au clivage contemporain et capable de porter leur complexité. L'identité hébraïque, mes amis, ne s'épuise pas dans une pratique imposée. Elle porte en elle-même une vision d'alliance, de responsabilité, de justice, de mémoire et de vocation.
11:56 Revenir au fondement hébraïque du tanar ne signifie pas fuir le présent dans un passé idéalisé. Cela signifie retrouver les mots capables de rendre à la souveraineté sa dignité. L'alliance au lieu de la propriété, la responsabilité, au lieu de la contrainte, la justice, au lieu de la domination, l'appartenance au lieu de l'exclusion. Dans cet horizon, le religieux, le laïc, le traditionnel et d'autres encore n'ont pas besoin d'être identiques pour appartenir au même monde. Il leur suffit de partager une mémoire historique, une langue de responsabilité, une maison nationale qui ne cherche pas à effacer ses habitants pour se maintenir mais à prendre conscience, comme je le disais précédemment, que l'ensemble des instruments présents, chacun devant jouer sa propre partition et sous la baguette du chef d'orchestre nous faire entendre la symphonie la plus belle et la plus harmonieuse qui soit. Merci à vous, à très bientôt.