0:11 Chers amis, bonjour. On se retrouve pour les passions d'un hébreu, nouvelle émission pour Stand Up TV. Aujourd'hui, je poursuis mes pensées, mes réflexions. Je vous entretiens autour d'un sujet que j'ai appelé quand la révolte devient fidélité. L'homme devant l'injustice Il est des fidélités qui ressemblent à des servitudes et des révoltes qui constituent les formes les plus profondes de la fidélité.
0:38 Qu'est-ce à ? Cette contradiction me semble au cœur de toute vie morale. Faut-il obéir pour demeurer ? Se taire pour continuer ? Accepter pour ne pas ? Le Tanakh, la Bible hébraïque, répond très tôt par une scène presque inimaginable. Abraham apprend ce qui menace Sodome et ose discuter avec Dieu. Le juge de tout à terre ne ferait-il pas ? Je demeure moi personnellement frappé par une telle audace. Abraham ne rompt pas avec Dieu, il ne quitte pas l'alliance. Il l'argumente au nom même de la justice qu'il attribue à Dieu. Sa contestation est fidélité, c'est là une intuition qui m'est foncièrement précieuse.
1:28 Il existe des moments où contester signifie prendre plus au sérieux que les autres ce à quoi l'on demeure fidèle. Rappelez-vous Job, célèbre personnage de la Bible, ira plus loin encore. Accablé par la souffrance, entouré d'amis qui veulent sauvegarder la cohérence du système, il refuse des explications faciles. Ses amis, eux, disposent d'une théologie impeccable et applicable. Si Job souffre, pensent-ils, il doit avoir fauté. Tout est logique, tout est ordonné. Tout est faux à l'expérience de Job. Alors, il crie, il proteste, il accuse même. Le texte biblique donnera finalement davantage raison à celui qui proteste qu'à celui qui justifie.
2:16 Cette scène, mes amis, me semble fondamentale et doctrine peut-être parfaitement cohérente et profondément inhumaine. Le cri de Job fissure le système pour sauver le réel. C'est peut-être cela que je cherche dans mes propres textes, empêcher la pensée de devenir une machine suffisamment élégante pour nier ce que les hommes vivent réellement. Mes favoris, ce sont les prophètes d'Israël. Eux poursuivent ce geste. Amos, par exemple, refuse une religion qui chante pendant que la justice est piétinée. Isaïe récuse de faste d'un culte séparé de l'éthique. Jérémie parle alors que tout le monde préférerait qu'il se taise.
3:02 Le prophète biblique n'est pas d'abord celui qui prédit l'avenir. Connaissez-le, mes amis. Il est celui qui rend le présent moralement insupportable. Il rappelle à une société l'écart entre ce qu'elle procrée proclame, pardon, et ce qu'elle fait. Il dérange parce qu'il refuse que les mots servent de couverture aux actes. À ce titre, Socrate n'est pas si éloigné. Lui aussi dérange sa cité. Lui aussi interroge. Lui aussi refuse des certitudes faciles. Et Athènes finira par le condamner. Pourquoi les sociétés craignent tellement autant ce qui ? Alors que Dieu commence lui-même l'histoire et ouvre l'histoire de l'humanité par une question, nous en avons parlé la semaine dernière.
3:51 Parce qu'une question sincère peut menacer davantage qu'une opposition déclarée. La question dévoile la fragilité d'un ordre qui se croyait évident. Antigone appartient également à cette famille spirituelle. Elle refuse le décret de Créon au nom du loi qu'elle estime supérieure. La tragédie ne nous dit pas que toute désobéissance est juste. Elle nous oblige à poser une question plus grave. La légalité suffit-elle à fonder la ? L'histoire nous a appris au combien que non. Toutes les lois ne sont pas justes. Toutes les obéissances ne sont pas morales.
4:36 C'est ici qu'une nouvelle fois je vous ramène Hannah Arendt car elle est incontournable. L'un des enseignements les plus terribles du 20e siècle est que l'on peut d'accomplir l'inacceptable sans haine spectaculaire. Il suffit parfois qu'il cesse de penser la signification de ce qu'il fait. Il ne fait que suivre. Il ne fait qu'exécuter. Il remplit sa fonction. Comme le diront nombre de ces nazis non repentis "Je n'ai fait qu'obéir." Cette phrase devrait continuer à nous hanter. L'obéissance peut devenir une manière de déposer sa conscience à la porte.
5:18 La tradition hébraïque elle se méfie profondément de cette abdication. Les sages discutent, les textes se commentent. Une page du Talmud ressemble rarement à une proclamation unique qui évoque qu'elle conserve les voix, les désaccords, les objections. Pourquoi garder la parole ? Parce qu'une civilisation qui efface toutes les objections finit par oublier qu'elle aurait pu penser autrement. Cette culture de la dispute, lorsqu'elle demeure honnête, me paraît essentielle. Elle rappelle que la vérité n'a pas toujours besoin du silence des autres pour exister.
6:01 Notre cher Albert Camus de regrettée mémoire dans son célèbre ouvrage, L'homme révolté, nous offre d'autres clés. Celui qui dit non affirme simultanément qu'il existe une limite qu'on ne doit pas franchir. Le lion le non contient un oui. Je refuse l'humiliation parce que je crois encore à la dignité. Je refuse de mensonge parce que je crois encore à la vérité. Je refuse l'injustice parce que je n'ai pas renoncé à la justice. La révolte vérida véritable, pardon, n'est donc pas nihiliste. Elle naît dans l'attachement. C'est pourquoi je me méfie de toute révolte qui ne sait plus ce qu'elle cherche à sauver.
6:47 Car la révolte porte en elle son propre danger de venir ce qu'elle combat. L'histoire révolutionnaire nous l'a montré et démontré tragiquement. Ceux qui dénonçaient la violence finissaient bien souvent parfois par l'exercer au nom d'un avenir qu'ils voulaient parfait. Ceux qui réclamaient la liberté devenaient parfois des gardiens d'un nouvel ordre oppressif. Regardez ce qu'est devenue la révolution d'Octobre. Regardez ce qu'est devenue la révolution culturelle en Chine à l'époque de Mao. La cause devient absolue et dès qu'une cause devient absolue, l'homme concret risque de devenir sacrifiable.
7:33 Camus parle alors de mesure. Les braïtés parleraient elles peut-être de limite. Mais une cause juste n'autorise pas tout. Le Chabbat lui-même est une pédagogie de la limite. Tu peux travailler mais pas toujours. Tu veux produire mais pas sans fin. Tu peux exercer ta puissance mais tu dois aussi savoir t'arrêter. Pourquoi la morale devrait-elle échapper à cette ? Même la colère juste doit connaître sa limite. Cette exigence me paraît urgente aujourd'hui. Nous vivons dans un temps où la morale se tribalise. Ce que nous condamnons chez l'adversaire devient excusable lorsqu'il vient de notre propre camp.
8:15 Nos principes changent avec les circonstances. Nous ne jugeons plus l'acte, nous regardons d'abord celui qui l'a commis. C'est là à mes yeux que commence la véritable responsabilité intellectuelle. Être fidèle aux siens ne signifie pas tout excuser. Il existe une fidélité supérieure qui consiste à rappeler aux siens leurs propres principes. Le prophète, lui, ne quitte pas Israël lorsqu'il accuse. Il lui parle parce qu'il l'aime assez pour ne pas le flatter. Et cette idée m'est profondément chère. Je ne veux pas appartenir à un monde où aimer signifie approuver. Je veux pouvoir aimer et contester, être fidèle et désobéir, défendre et critiquer.
9:00 Thoreau retrouvera quelque chose de cette intuition dans son célèbre ou ça célèbre désobéissance euh civile. La conscience individuelle possède une dignité que l'État ne peut entièrement absorber. Mais la conscience elle-même doit rester vigilante car je peux me tromper. La révolte ne me rend pas infaillible, elle doit se soumettre à sa propre question. Mon indignation protège-t-elle réellement la justice ou seulement mon ? Mon refus est-il humain ou simplement ma ? C'est ici que l'image de Jacob, Yaakov, m'a convaincu.
9:43 Yaakov lutte toute une nuit, à l'aube il reçoit un autre nom, Israël, celui qui lutte. Mais il n'en sort pas intact, il boite. Et j'aime profondément cette image. Une véritable lutte avec la vérité ne nous laisse pas indemnes. Celui qui prétend avoir traversé une grande question morale sans en porter aucune marque n'a peut-être jamais véritablement lutté.
10:06 La pensée devrait parfois laisser une boiterie, elle devrait nous empêcher de marcher ensuite avec l'assurance de celui qui croit avoir tout compte. Cette vulnérabilité là rejoint Pascal. Notre grandeur ne réside pas seulement dans ce que nous savons. Elle tient de leur capacité de savoir que nous sommes fragiles. Peut-être est-ce cela qui distingue la révolte de la simple colère. La colère, elle veut vaincre. La révolte morale veut empêcher que des limites essentielles soient franchies. Je ne conteste donc pas ce que je méprise.
10:46 Je conteste parce que je tiens. Je ne me révolte pas parce que je n'appartiens plus. Il arrive que je me révolte précisément parce que j'appartiens encore. Et cela change tout. La contestation qui vient de l'intérieur possède une douleur particulière. Elle oblige à regarder ses propres fidélités sans les abandonner, à les purifier sans les renier, à les aimer sans les idolâtrer. Voilà peut-être l'épreuve qui nous est le plus difficile la plus difficile. Il est facile de rompre. Il est plus difficile de rester, de parler, de dire "Je suis des vôtres, mais je ne peux approuver cela."
11:25 De dire "Je vous aime justement parce que je vous aime, je refuse de vous flatter." Les prophètes nous ont appris ce courage. Job nous a appris qu'on peut protester sans sortir de la relation. Abraham nous a appris que l'on peut discuter avec le ciel au nom de la justice. Jacob nous a appris qu'une identité digne de ce nom peut naître du combat. C'est pourquoi dans mes écrits par exemple, je refuse le confort du silence. Je préfère Job qui crie à l'ami qui explique trop vite. Abraham qui discute à l'homme qui acquiesce.
12:00 Le prophète qui dérange au courtisan qui rassure. La révolte n'est pas pour moi le contraire de la fidélité. Elle veut d'en être l'accomplissement à condition de ne pas devenir haine. à condition d'accepter la limite comme nous l'avons dit et je le réitère, à condition de se souvenir de ce qu'elle cherche à sauver.
12:21 Car la véritable question n'est jamais seulement à quoi dis-je non, elle est aussi à quoi ai-je encore décidé de dire oui. Et peut-être la fidélité la plus haute commence-t-elle précisément lorsque l'on refuse de sacrifier sa conscience pour préserver une appartenance d'un autre. J'en ai fini pour aujourd'hui. Je vous dis shalom shalom. Nous avons de quoi y réfléchir, y penser, essayer peut-être dans cette rencontre avec nous-mêmes avant les autres de pouvoir répondre encore une fois à cette question que j'ai commencé à poser dès notre première nouvelle rencontre la semaine dernière.
13:07 Shalom shalom, à très bientôt.