0:09 Chers amis, bonjour. On se retrouve pour les passions d'un hébreu. Aujourd'hui, j'aimerais vous entretenir du rapport que je fais dans mes écrits entre la prophétie et la philosophie. Pour moi, ce sont deux paroles qui tentent à réveiller l'homme. Il existe dans l'histoire humaine nombre de réflexions, de philosophies, de pensées, mais particulièrement deux voix qui refusent obstinément que l'homme s'installe dans le confort de l'évidence.
0:44 Deux paroles qui, chacune à leur manière, viennent troubler le sommeil des sociétés et rappeler à l'individu qu'il ne peut pas se contenter d'exister sans répondre de son existence. Celle des philosophes et celle des prophètes. L'une procède par questionnement, élucidation, construction patiente, du sens, quand l'autre surgit comme une interpellation, une exigence, parfois un cri.
1:13 Les rapprochés, mes amis, ne consistent pas à les confondre, mais à faire apparaître dans leur tension même deux modalités irréductibles du réveil humain. Le philosophe, depuis Socrate, s'introduit dans la cité comme un ferment d'inquiétude rationnelle. Il ne détruit pas les certitudes par violence mais par interrogation. Il ne reverse pas les idoles par la force mais par la mise en lumière de leur contradiction.
1:43 Sa parole est lente, méthodique, presque humble dans sa forme mais redoutable dans ses effets. Elle dissout les illusions, oblige à penser, contraint à rendre raison de ce que l'on affirme. Pourtant, cette exigence de vérité demeure souvent suspendue à une question plus profonde. Une fois l'erreur dissipée, que devient l'homme ? Que fait-il de la vérité qu'il a entre vous ?
2:13 Le prophète, quant à lui, ne se tient pas dans cette suspension. Sa parole ne s'installe pas dans le dialogue. Elle irrupte. Lorsqu'Isaïe ou Amos prennent la parole, ils ne cherchent pas d'abord à établir un raisonnement mais à mettre fin à un mensonge vécu. Ils ne demandent pas qu'est-ce que la justice, ils déclarent, vous avez trahi la justice.
2:39 Ils ne s'adressent pas à l'intellect seulement mais à la conscience entière. Là où le philosophe ouvre un espace de réflexion, le prophète ferme les issues de la fuite. Il ne laisse pas l'homme penser tranquillement le vrai, il l'oblige à répondre de ce qu'il fait du vrai. C'est dans cet écart que se dessine la singularité de leur rapport.
3:05 Le philosophe est clair, le prophète convoque. Le philosophe cherche l'intelligibilité du monde, le prophète exige sa rectification. Le philosophe travaille dans l'ordre du concept, le prophète dans celui de la responsabilité. Et pourtant mes amis, ces deux paroles ne s'ignorent pas. Elles se frôlent, se croisent, parfois se rejoignent dans une même volonté de déraciner l'homme de sa paresse morale.
3:37 Cette rencontre devient particulièrement féconde lorsque la philosophie elle-même s'approche de l'exigence éthique. Sherman Cohen par exemple. Le judaïsme est pensé comme un monothéisme éthique dont les prophètes constituent le cœur vivant. La relation à Dieu ne se mesure pas à l'intensité du culte mais à la rigueur de la justice. La pensée n'est plus alors une simple spéculation, elle devient une exigence adressée à la société.
4:10 Même chez Emmanuel Levinas, le philosophe semble retrouver sous une forme conceptuelle l'intuition prophétique selon laquelle la rencontre de l'autre engage infiniment le sujet. Le visage d'autrui n'est pas à comprendre mais à servir. La pensée cesse d'être neutre, elle devient chez Levinas mais chez nombre d'autres philosophes comme chez Martin Buber une responsabilité. Mais c'est sans doute avec Franz Rosenweig que la tension entre philosophie et prophétie se révèle avec le plus de clarté.
4:48 Dans les systèmes clos qui prétendent enfermer le réel dans une totalité intelligible, Rosenweig réintroduit la parole, la relation et la révélation comme événement irréductible. L'homme n'est pas seulement celui qui pense, il est celui qui est appelé. Et cette idée profondément prophétique brise l'illusion d'une autonomie absolue du sujet. L'existence humaine est réponse avant d'être connaissance.
5:17 Dans un autre registre chez Martin Buber que je rappelais précédemment, celui-ci prolonge cette intuition en la déployant dans une philosophie de la relation avec la distinction du je-tu et du je-cela. Je-cela, c'est parler d'autrui comme étant celui-ci ou celui-là. Buber montre que l'homme peut habiter le monde de deux manières, soit en objectivant, en utilisant, en réduisant l'autre à une fonction que celui-ci, soit en entrant dans une relation vivante, le je-tu.
5:53 Relation réciproque, ouverte. Or, c'est précisément cette seconde modalité que les prophètes n'ont cessé de défendre. Une relation au monde et à autrui qui ne soit pas domination mais responsabilité, ainsi que l'exprimer l'éminence. Ainsi, la parole prophétique et la pensée dialogique convergent dans un même refus de la déshumanisation. Enfin, avec le philosophe Juif Narman Krohormal, la réflexion s'élargit à l'histoire.
6:27 La prophétie n'apparaît plus seulement comme une voie ponctuelle, mais comme l'expression d'un esprit qui traverse le peuple d'Israël dans le temps, capable de renaître malgré les ruptures. Les exils, les effondrements, l'évraïsme prophétique n'est pas un moment révolu, il est une énergie historique, une capacité de réinterprétation et de relèvement. Ce que Krohormal permet de penser, c'est que la parole prophétique ne cesse pas avec les prophètes.
7:01 Elle se transforme, se déplace, mais continue d'habiter l'histoire inexorablement. Ainsi, le parallèle entre philosophe et prophète ne doit pas être compris comme une comparaison superficielle, mais comme une mise en tension de deux régimes de vérité. Chez les philosophes, la vérité tend vers l'intelligibilité, vers ce qui peut être compris, argumenté, partagé dans l'espace du logos.
7:30 Chez les prophètes, elle tend vers la conversion, vers ce qui doit être vécu, assumé, transformé dans l'existence. Si l'une éclaire le chemin, l'autre oblige à marcher. Et à notre époque, celle saturée de discours, mais souvent pauvre en exigence véritable, nous avons besoin des deux. Nous avons besoin de la rigueur philosophique pour ne pas sombrer dans le fanatisme ou la confusion, mais nous avons tout autant besoin de la voie prophétique pour ne pas transformer la lucidité en alibi de l'inaction.
8:08 Car, mes amis, comprendre l'injustice sans la combattre, c'est déjà en devenir complice. Penser le vrai sans s'y engager, c'est déjà le trahir. Ce que ces deux paroles philosophiques et prophéniques nous rappellent dans leur convergence profonde, c'est que l'homme n'est pas simplement un être qui vit, mais un être qui doit répondre de sa vie, répondre de ses actes, répondre de ses paroles, répondre de ses silences, répondre de la manière dont il habite le monde, dont il accepte ou refuse l'injustice.
8:45 Le philosophe lui donne les moyens de comprendre cette responsabilité. Le prophète lui refuse le droit de l'ignorer. C'est peut-être là, au-delà de toutes les différences, leur point de rencontre essentiel. Car tous deux refusent que l'homme se dérobe à lui-même, tous deux affirment qu'il existe en lui une exigence plus haute que ses intérêts immédiats, une vocation qui le dépasse et l'appelle.
9:12 Dans un monde qui valorise l'adaptation, il rappelle la nécessité de la résistance. Dans un monde qui banalise le mensonge, il rappelle la valeur de la vérité. Et dans ce monde qui tolère l'injustice tant qu'elle est distante, il rappelle qu'elle engage chacun, chacun de nous. Ainsi, mes amis, la parole du philosophe et celle du prophète convergent en un même appel silencieux et puissant.
9:38 Non pas simplement vivre, mais vivre en vérité. Non pas simplement comprendre, mais répondre. Non pas simplement être au monde, mais se tenir debout devant lui. Et ne jamais désespérer que, comme dirait Manes Barber, le désespoir chez Israël, ce serait l'espoir impatient. Mais être présent, dans l'ici et dans le maintenant, en philosophie, dans le ink et le nunk, alors nous y sommes appelés, interpellés par l'un comme par l'autre, à nous y répondre.
10:11 Tondar Abba, shalom, shalom. À très bientôt.