0:11 Chers amis, bonjour. On se retrouve pour les Passions d'un Hébreu pour la chaîne Tandem. Je ne veux pas euh vous entraîner dans le discursif euh sécuritaire, défensif, politique. Non, je veux essayer de voir ce clair-obscur de notre humanité, c'est-à-dire l'homme euh devant devant devant lui-même. C'est ce que je voudrais faire avec vous. J'espère que cela vous intéressera. Nous allons rentrer dans le monde du savoir, de la connaissance, de l'entendement, de la compréhension. Nous toucherons à la philosophie, à la pensée juive et non-juive. L'homme devant lui-même, vous disais-je.
0:55 Le d'humanité ne se laisse jamais contempler dans une lumière pure. Elle demeure dans cet espace incertain où la clarté rencontre l'ombre, où la grandeur côtoie la faiblesse, où la bonté peut même céder à la cruauté, où la raison elle-même devient parfois l'instrument de la violence. Nous aimerions pourtant pouvoir distribuer les rôles avec simplicité. Ici les justes, là les coupables, c'est-à-dire avoir un regard, une appréciation manichéenne. Ici la lumière, là les ténèbres. Mais heureusement ou malheureusement, l'expérience humaine résiste à cette géographie rassurante.
1:39 La Bible hébraïque ouvre le récit du monde par un geste de séparation. Dieu sépare la lumière des ténèbres. Dans le cosmos, le geste créateur distingue. Dans le cœur humain, tout demeure mêlé. L'homme est ce lieu étrange où la lumière et l'ombre se croisent, se poursuivent, s'affrontent parfois même, se confondent. Il n'est jamais définitivement acquis au bien, jamais entièrement condamné au mal. Il demeure un être de possibilités, de potentialités. C'est peut-être ici que commence l'hébraïté philosophique, non par une définition abstraite de l'homme, mais par une question que Dieu lui-même : ?" Où ?
2:27 C'est la première grande interrogation adressée à Adam après la faute. Dieu ne lui demande pas seulement ce qu'il a fait, il lui demande où il se trouve désormais, où en est-il de lui-même, quel homme est-il ? Cette question personnellement me poursuit. Nous savons énormément de choses, nous avons Nous avons appris à mesurer les distances cosmiques, à pénétrer la structure du vivant, à transmettre en une seconde huit images à l'autre bout de la planète, mais savons-nous davantage où nous sommes ? Savons-nous ce que deviennent nos principes lorsqu'ils rencontrent nos intérêts, nos peurs, nos fidélités ou notre besoin ?
3:08 La connaissance n'a jamais garanti la sagesse. Platon le savait lorsqu'il imaginait les hommes enchaînés dans la caverne, prenant les prenant les ombres pour la réalité. Sortir de la caverne, c'est découvrir que ce que l'on croyait vrai n'était peut-être qu'une projection. Mais l'hébraïté ajoute une autre inquiétude, celle de l'idole. L'idole n'est pas seulement une statue de pierre. Elle surgit chaque fois qu'une réalité partielle devient absolue. Une nation peut devenir idole, une religion peut devenir idole, une idéologie, une identité, une sécurité, un marché, une mémoire, une Mitsvah peuvent devenir idolâtres lorsqu'elles interdisent toute mise en question.
3:56 Sortir de la caverne, mes amis, et briser l'idole relève alors d'un même courage. Accepter de perdre une certitude Or, nous préférons souvent une illusion rassurante à une vérité qui dérange. Pascal parlait de la grandeur et de la misère de l'homme. Il ne décrivait pas deux humanités différentes, il décrivait la nôtre. Nous sommes capables de penser l'infini et de nous perdre dans des querelles dérisoires. Nous pouvons écrire des poèmes, sauver des vies, inventer des symphonies, bâtir des institutions de justice et dans le même temps, médire un voisin, mépriser un étranger ou justifier une violence parce qu'elle vient de notre camp.
4:46 La tradition rabbinique connaît cette lutte intérieure à travers ce que l'on appelle yetzer hatov et et le yetzer hara, ces inclinations au bien et au mal. Il ne s'agit pas de deux sortes d'êtres humains, les deux inclinations traversent le même être. Cette idée me semble décisive car elle interdit la bonne conscience. Je ne peux plus assigner toute l'ombre à l'adversaire et réserver toute la lumière aux miens. Je dois accepter que mon peuple, ma tradition, ma famille intellectuelle, ma communauté et moi-même puissions nous tromper.
5:26 C'est ici que la pensée devient inconfortable. Hannah Arendt nous a appris que le mal ne se présente pas toujours avec le visage du démon. Vous vous rappelez la banalité du mal. Il peut être banal, oui, il peut naître de l'absence de pensée, de la suspension du jugement, du moment où l'individu cesse de se demander ce qu'il est réellement en train de faire.
5:56 Le Tanakh, la Bible, avait à sa manière pressenti quelque chose de semblable avec le cœur de Pharaon qui s'endurcit. L'endurcissement me semble plus grave encore que l'erreur. L'erreur peut d'être corrigée. Le cœur endurci, lui, ne veut plus entendre, il n'écoute plus, il ne doute plus, il ne rencontre plus. Et si justement la rencontre que Emmanuel Levinas place au centre de l'éthique. Le visage d'autrui me rappelle que l'autre n'est jamais réductible à l'idée que je me fais de lui. Avant d'être un adversaire, un étranger, un membre d'un groupe, il est une existence singulière qui m'interpelle.
6:40 Martin Buber le dira autrement avec son célèbre "Je-Tu" et le "Je-Cela". Une civilisation entière peut basculer lorsque le "Tu" disparaît et que l'autre devient seulement un "Cela", un "Celui-là", une fonction, un numéro, une catégorie, une menace, un obstacle. C'est pourquoi je me méfie des discours qui parlent toujours des hommes au pluriel sans jamais rencontrer un homme au singulier. La pensée juive possède à mes yeux une sensibilité particulière à cette singularité. Adam est créé seul. Le Talmud en tire une leçon vertigineuse.
7:24 Personne ne peut dire que son origine vaut davantage que celle d'un autre. L'universel ne l'est donc pas de l'effacement des différences, mais de la dignité irréductible de chaque vie. Cela ne signifie s'édifie pas que toute différence doit disparaître. Au contraire, l'universel véritable ne demande pas de nous ressembler, il nous demande de reconnaître qu'aucune différence ne suffit à abolir la dignité. Or, je ne suis pourtant pas naïf. Reconnaître l'humanité de l'autre ne signifie ni abolir le jugement, ni renoncer à se défendre.
8:00 Il existe des crimes, des responsabilités, des conflits tragiques. Juger un acte n'exige pas de nier l'humanité de celui qui l'a commis. J'imagine que certains ont le poil hérissé. C'est précisément là que commence la civilisation, lorsque la puissance accepte une limite. Emmanuel Kant dira que l'être humain ne doit jamais être traité seulement comme un moyen. La La La Torah, pardon, formule dans un autre langage une multitude de limites imposées à la puissance. Le repos du serviteur, le droit de l'étranger, la protection de la veuve et de l'orphelin, le shabbat, l'année sabbatique, la remise des dettes, et cetera.
8:43 Ces traditions ne se confondent pas, elles se répondent. L'une L'une, pardon, pense la dignité à partir de la raison, l'autre à partir de la responsabilité. Toutes deux me rappellent que l'homme n'est pas une chose. La littérature, elle aussi, nous confronte à ce clair-obscur. Rappelez-vous Dostoïevski, ne cessait de mettre en scène des êtres traversés par la contradiction. Shakespeare aussi. Macbeth n'est pas un monstre, il le devient par une succession de choix, d'ambition, de peurs et surtout de justifications. C'est cela qui effraie.
9:24 Le mal n'est pas toujours une rupture spectaculaire, il peut être une pente, un compromis, un silence, une petite lâcheté à laquelle en succède une autre. Nous avons besoin de littérature parce qu'elle nous rend moins arrogant, elle nous apprend que nul n'est totalement protégé contre ses propres justifications. La tragédie grecque le savait déjà. Œdipe cherche la vérité et découvre qu'il en est lui-même prisonnier. Antigone défend une fidélité admirable et provoque pourtant une catastrophe. Créon défend l'ordre de la cité et finit par le détruire au nom même de cet ordre.
10:04 Mes amis, nous sommes ainsi faits, capables de transformer une vertu en faute lorsqu'elle devient absolue. Le courage sans mesure peut devenir fanatisme. La fidélité critique peut devenir soumission, la justice sans compassion peut devenir cruauté, même la mémoire peut devenir prison si elle ne sait plus que répéter la blessure. Voilà pourquoi je ne crois pas à la pureté morale, je crois davantage à la vigilance. Mes essais naissent de là. Je ne veux disculper l'un ni le condamner, je veux le regarder sans fard et surtout, je veux commencer par moi-même car il est facile d'être philosophe lorsque la philosophie accuse les autres.
10:45 Elle devient beaucoup plus exigeante lorsqu'elle me demande "Et toi, où es-tu dans ce que tu ? Quelle ombre protèges-tu parce qu'elle te ? Quelle injustice excuses-tu parce qu'elle sert ton ? Quels silences appelles-tu prudence alors qu'ils ne sont peut-être que ?" Il y a dans cette ou ces interrogations quelque chose de profondément hébraïque. L'homme biblique n'est pas seulement celui qui répond, il est celui qui est appelé. Abraham, Moshé, Shmuel et la réponse revient inexorablement "Me voici." En hébreu, hineni.
11:27 Me voici, tout moi. Peut-être toute responsabilité commence-t-elle là. Non pas dans la prétention de posséder la vérité, mais dans la disponibilité à répondre. Me voici avec mes forces et mes faiblesses, me voici avec ma part de lumière et ma part d'ombre, me voici responsable de ce que je ferai de l'une et de l'autre.
11:50 Le clair-obscur n'est donc pas un simple constat esthétique, mes amis, sur la condition humaine, il est une exigence morale. Il nous interdit de croire que nous sommes arrivés et nous oblige à choisir. La lumière existe, mais elle n'est jamais acquise. L'ombre existe, mais elle ne doit jamais recevoir le dernier mot. Et peut-être que la véritable dignité de l'homme ne réside pas dans le fait d'être lumineux, mais dans sa capacité précisément à reconnaître ses ténèbres et à choisir, malgré elles, de marcher vers la lumière.
12:29 C'est tout pour aujourd'hui. En espérant que, comme pour moi, cela vous interpelle, cela vous intéresse, cela nous remet en question et lorsque nous entendons cette question "Ayeka, où ?", c'est de nous-mêmes dont il est question. Abraham Joshua Heschel avait écrit que l'homme est en quête de Dieu, non pas de que Dieu est en quête de l'homme, pardon, mais non pas l'homme en quête de Dieu.
12:55 Et si Dieu est en quête de l'homme, il lui pose des questions ?" "Où est Abel, ton ?" Responsabilité. Et c'est à l'homme de répondre. Shalom, shalom et à très bientôt. L'étincelle. [musique] Hmm. [musique] Hmm. [musique] Hmm.