Tsipori : le plus beau site romain d'Israël, et le plus vide
À quinze minutes de Tsipori, Nazareth reçoit en permanence entre cinq cents et mille visiteurs. À Tsipori, on compte deux ou trois voitures sur le parking.
C'est d'autant plus étrange que le site a tout : un théâtre de quatre mille cinq cents places, un réservoir de quatre mille trois cents mètres cubes, et des mosaïques que beaucoup de musées européens aimeraient posséder. Il est même dans un état de conservation exceptionnel — pour une raison qui explique aussi le parking vide.
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GUIDE EN TANDEM : TSIPORI
Jérôme Haas guide Stephanie Athias au coeur de Tsipori, entre son cardo et sa synagogue, son histoire mais surtout ses extraordinaires mosaiques. Une visite…
Un oiseau posé sur une colline
Le parc national se trouve à mi-chemin entre Haïfa et Tibériade, sur l'axe qui relie les deux villes, à trois cents mètres d'altitude. Assez haut pour surveiller la route, ce qui est toute la raison d'être de l'endroit.
Son nom vient de tsipor, l'oiseau en hébreu. Vue de loin, la ville étagée sur sa colline — une ville haute, une ville basse — évoque un oiseau posé, ailes repliées. Les Hasmonéens la développent ; Hérode le Grand en fait une ville romaine.
Et comme toujours, tout commence par l'eau. Quelques centaines de mètres avant l'entrée principale, un réservoir de quatre mille trois cents mètres cubes, alimenté par treize kilomètres de canaux venus de deux sources. Ses parois font trois mètres de large et plus de dix mètres de haut. Sans cette réserve, pas de bains, pas de théâtre, pas de ville — juste une colline avec une belle vue.
La maison témoin d'un vendeur de mosaïques
L'un des bâtiments les plus intrigants du site porte le nom de « maison du Nil ». Elle est couverte de mosaïques du sol au seuil, et présente une anomalie : aucune trace d'habitation, aucun sanitaire, rien de ce qu'on trouve dans une maison où des gens ont vécu.
L'hypothèse retenue est celle d'un catalogue grandeur nature. Un marchand de mosaïques y aurait installé sa maison témoin, où les clients venaient voir tous ses styles avant de commander. On y trouve un centaure, et un nilomètre — l'instrument qui mesurait les crues du Nil.
Deux mille ans plus tard, on n'a rien inventé de mieux que la maison témoin.
Hercule ne bat pas le dieu du vin
La maison de Dionysos abrite un triclinium, la salle à manger romaine, dont le sol est une mosaïque de près de dix mètres de large. En son centre, un visage de femme qu'on a surnommé la Mona Lisa de la Galilée, à cause de son regard. On l'identifie généralement à Vénus, sans certitude : la mosaïque ne porte ni signature ni dédicace.
Autour d'elle, une dizaine de panneaux racontent une scène qu'on n'attend pas dans une salle à manger antique — un concours de boisson entre Dionysos et Hercule.
L'issue ne fait aucun doute et c'est bien le sujet. Panneau après panneau, on suit la progression du désastre. Sur le dernier, Hercule a perdu, et son état ne laisse rien à l'imagination. On ne bat pas le dieu du vin à son propre jeu, et les convives de cette maison étaient invités à s'en souvenir en dînant.
Un théâtre, et une distinction qu'on confond toujours
Le théâtre compte cinq entrées et quatre mille cinq cents places, et date du deuxième siècle.
L'occasion de rappeler une différence qu'on mélange constamment. Un théâtre est un demi-cercle, avec une scène et un sol dur : on y joue. Un amphithéâtre est une structure complète, refermée sur elle-même, avec un sol de sable : on s'y bat. Arena veut dire sable, et le sable était là pour boire le sang.
Le Sanhédrin, et une synagogue trouvée par accident
Expulsé de Jérusalem, le Sanhédrin s'installe à Tsipori. Le rédacteur de la Mishna y habite au deuxième siècle. Une menorah est gravée sur l'un des pavés du cardo, discrète, à hauteur de semelle.
Le reste, on le doit au hasard. En 1994, il a fallu aménager un parking. Les travaux ont fait apparaître une grande synagogue byzantine du cinquième siècle, dont la mosaïque porte un zodiaque à douze signes avec Hélios en son centre — une figure humaine dans une synagogue, ce qui reste inhabituel.
Pourquoi le site est intact
Beaucoup de sites antiques ont été couchés par un séisme. Pas celui-ci.
Tsipori a été abandonnée, tranquillement, à l'époque arabo-musulmane. La centralisation byzantine des routes et des échanges avait pris fin ; la position stratégique de la ville n'en était plus une. On est parti.
Et l'on ne détruit pas ce qu'on quitte. C'est à cet abandon paisible que le site doit son état — et, d'une certaine façon, son parking vide : Tsipori n'a jamais eu de catastrophe à raconter, donc pas de légende pour attirer les foules.
Une forteresse croisée occupe tout de même le sommet. Elle réemploie un sarcophage romain, encore visible en bas à droite de la construction, avec ce sans-gêne des bâtisseurs qui prennent ce qui traîne. C'est de Tsipori que les croisés partent, en 1187, pour secourir Tibériade assiégée. Ils n'y arriveront jamais : Guy de Lusignan est encerclé aux Cornes de Hattin, privé d'eau, cerné par le feu, et fait prisonnier. La défaite ouvre la reconquête de Jérusalem.
Y aller
Le parc national se visite toute l'année. Comptez deux heures au minimum pour le théâtre, la maison du Nil, la maison de Dionysos, la synagogue et la forteresse.
Environ trente pour cent du site seulement ont été fouillés, faute d'argent. Et le meilleur argument reste celui du début : à un quart d'heure de Nazareth, vous y serez presque seul.