Césarée maritime : la ville qu'Hérode a bâtie pour se faire pardonner

Il y a des villes qui naissent d'une victoire. Césarée est née d'une erreur de calcul. Dans la guerre qui oppose Marc Antoine à Octave pour la succession de César, Hérode a misé sur Marc Antoine. Octave l'emporte, devient Auguste — et voilà un roi de Judée qui doit se faire pardonner d'avoir soutenu le perdant. Sa réponse tient en une phrase : il va construire au vainqueur une ville entière, et lui donner son nom.

L'aqueduc romain de Césarée maritime, le long du rivage
L'aqueduc bâti sous Hérode amenait l'eau depuis les sources du mont Carmel. Photo : Mark87, Public domain — via Wikimedia Commons
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CESAREE : GUIDE EN TANDEM

Césarée comme vous ne la connaissez pas ! Jérôme Haas, guide touristique et chroniqueur Tandem 2.0 vous fait voyager au temps d'Hérode, d'Auguste et des spectacles…

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Deux aqueducs pour le prix d'un

On arrive à Césarée par la plage, et la première chose qu'on voit est aussi celle qu'on regarde le plus mal. Cette longue file d'arches qui court le long du sable n'est pas un aqueduc. C'en est deux, accolés l'un à l'autre.

Le premier est d'Hérode. Le second date du milieu du deuxième siècle, sous Hadrien, quand la ville a eu soif plus fort. Pour les distinguer, il faut se pencher sur les pierres : les tailleurs y gravaient leurs marques, parce qu'ils étaient payés à la pierre. D'un aqueduc à l'autre, les marques changent — et c'est ainsi qu'on lit deux chantiers séparés par deux siècles dans ce qui ressemble à un seul ouvrage.

L'ensemble courait sur une dizaine de kilomètres. La mer, depuis, a gagné du terrain et l'a tranché : il s'arrête aujourd'hui au niveau du sable, comme une phrase qu'on n'a pas finie.

Rien de tout cela n'était décoratif. Une ville romaine buvait énormément, parce qu'on y allait aux bains presque tous les jours. Les Romains de Césarée disposaient de plus de mille litres d'eau par jour et par habitant — deux à trois fois ce que nous consommons aujourd'hui, avec l'eau courante et les machines à laver.

Le théâtre qu'on remplissait d'eau

Le théâtre compte plus de trois mille places et sert encore aux concerts d'été. C'est déjà une belle longévité. Mais son détail le plus remarquable est presque invisible.

De part et d'autre de la scène, de grandes plaques de marbre sont percées d'encoches régulières. Elles permettaient d'y glisser des panneaux, d'obturer les entrées et les sorties, et de rendre la salle étanche. On y versait alors trente à quarante centimètres d'eau, et l'on y rejouait des batailles navales.

Le mur qui fermait le fond de la scène, lui, réglait trois problèmes d'un coup. Il renvoyait le son, faute de micros. Il cachait les changements de costume. Et surtout, il masquait la mer — sans quoi le public aurait passé la représentation à regarder les bateaux entrer au port.

Un port là où il n'y avait rien

Car c'est bien le port qui fait Césarée. Hérode reprend un mouillage de pêcheurs et en fait un ensemble capable d'accueillir plus de deux cents navires sur cent mille mètres carrés.

L'exploit n'est pas la taille, c'est l'emplacement. La côte, ici, n'offre aucune baie, aucun abri naturel — rien à quoi s'adosser. Il faut donc fabriquer le port de toutes pièces. Les ingénieurs d'Hérode coulent une pierre volcanique mêlée de ciment dans des caissons immergés, et bâtissent un brise-lames là où il n'y avait que de l'eau. Césarée devient le troisième port du monde romain, et le premier entièrement artificiel.

Il n'a pas tenu. Les premiers naufrages surviennent au bout d'un siècle environ ; l'ouvrage finit par céder — certains évoquent un raz-de-marée. Ce qui fut un échec d'ingénierie fait aujourd'hui le bonheur des plongeurs : Césarée est l'un des grands sites de plongée archéologique de Méditerranée. À l'hiver 2015, on y a remonté plusieurs milliers de pièces d'or du onzième siècle, échappées d'une épave.

Ponce Pilate, réemployé en siège de théâtre

De tous les hommes que Césarée a vus passer, un seul a laissé son nom gravé dans la pierre — et il ne l'a pas fait exprès.

Ponce Pilate, préfet de Judée, est un personnage que le monde entier connaît par les Évangiles. Pendant des siècles, aucune trace matérielle de son existence n'a été retrouvée. Puis on a exhumé, dans le théâtre de Césarée, une plaque portant son nom et son titre. Elle avait été réutilisée comme siège, longtemps après lui, par des gens qui n'y voyaient qu'un bloc de pierre commode.

C'est à ce jour la seule découverte archéologique portant le nom de Ponce Pilate. L'original est au musée d'Israël, à Jérusalem ; on en voit sur place un fac-similé.

Les statues du parc réservent d'autres surprises. Les fouilles des années 1950 et 1960 en ont livré des dizaines, romaines et byzantines. L'une d'elles ne représente qu'un pied. Ce n'est pas un fragment : les Romains dédiaient une statue à la partie de leur corps qui les faisait souffrir, et allaient la déposer dans un temple — une manière de prière anatomique. Une autre porte une corne d'abondance sortant de la cuisse, motif qu'on retrouve aujourd'hui sur une pièce israélienne courante, la monnaie moderne s'étant largement inspirée de l'antique.

L'homme qui a bâti tout cela

Hérode est difficile à classer, et c'est peut-être ce qui explique son acharnement à construire.

Son père, Antipater, appartenait à une famille iduméenne convertie de force au judaïsme sous les rois hasmonéens. Sa mère était nabatéenne. Lui-même est de culture grecque et citoyen romain. Il règne plus de trente ans sur un royaume qu'il ne peut engager dans aucune guerre sans l'accord de Rome, et meurt en l'an −4 — ce qui, au passage, oblige à placer la naissance de Jésus avant cette date.

L'anecdote que rapporte Flavius Josèphe dit assez le personnage. Sur son lit de mort, Hérode aurait ordonné qu'on emprisonne soixante-dix dignitaires du royaume et qu'on les exécute le jour de sa mort. Le raisonnement lui est prêté sans détour : au moins, quand je mourrai, le peuple aura une bonne raison de pleurer.

Le même homme faisait analyser la qualité de son plâtre. Sa piscine, au bord de la mer, était alimentée en eau douce — on le sait parce que le revêtement employé retient l'eau douce et pas l'eau salée. Nager dans de l'eau de source à trois mètres des vagues, en plein premier siècle : c'est le genre de détail qui dit un règne mieux qu'un long discours.

Six mois par an

Reste une chose qui change la façon de regarder les ruines. Césarée ne vivait pleinement que la moitié de l'année.

On naviguait au printemps et en été. L'automne et l'hiver, les tempêtes fermaient la mer, et le port se vidait. Il fallait donc occuper six mois durant une population de marins, de marchands et de fonctionnaires qui n'avait plus grand-chose à faire. D'où le théâtre. D'où les bains. D'où l'hippodrome — dix mille places à l'intérieur du parc, puis vingt mille dans un second, hors les murs, dont il ne reste qu'un obélisque planté au milieu d'un champ.

La tribune officielle de cet hippodrome a été identifiée grâce aux niches creusées pour y loger les statues des divinités. Elle se trouve près du virage, à l'endroit précis où les chars se renversaient. Les places les plus chères étaient là où l'on mourait.

Le sol, lui, était couvert de sable, pour boire le sang. Arena, en latin, veut dire sable. C'est de là que vient le mot « arène » — et il n'a jamais rien désigné d'autre que ce détail d'entretien.

Y aller

Le parc national se visite toute l'année, et se fait bien en une demi-journée : l'aqueduc sur la plage, le théâtre, le palais d'Hérode et sa piscine, le port, les statues.

Les fouilles continuent, financées tantôt par la famille Rothschild, tantôt par des universités évangéliques américaines. Une part importante de la ville reste sous le sable — ce qui, à Césarée, est plutôt une promesse.

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