Les huit portes de Jérusalem : pourquoi on entre par Jaffa
Quiconque a visité la vieille ville est entré par la porte de Jaffa. C'est la plus fréquentée, de très loin, et c'est un accident.
La géographie désignait l'autre : la porte de Damas, au nord, sur le seul côté plat de la ville. On y accédait sans effort. Ce qui a tout changé n'est ni une guerre ni un séisme, mais une décision de tarification prise il y a neuf cents ans par un roi croisé — et jamais rapportée depuis.
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LES PORTES DE JERUSALEM (1ere partie)
De la porte de Jaffa à la porte de Sion en passant par la porte dorée et la porte d'Hérode, Jérôme Haas vous fait le tour de la veille ville de Jérusalem en vous…
L'échelle, d'abord
Jérusalem moderne fait 125 kilomètres carrés — Paris en fait 100 — et compte environ 900 000 habitants.
La vieille ville, elle, tient dans un kilomètre carré, où vivent quelque 40 000 personnes : 30 000 dans le quartier musulman, 5 000 dans le quartier chrétien, 3 500 dans le quartier juif, 1 500 dans le quartier arménien.
Détail pratique qui dit beaucoup : rien ne matérialise la frontière entre ces quartiers. Aucune ligne, aucun panneau. Le seul repère fiable est la plaque de rue, écrite en trois langues, dont la présentation change selon le quartier où l'on se trouve. On change de monde sans s'en apercevoir, et une plaque vous l'apprend après coup.
Et la vieille ville n'est pas la partie la plus ancienne. La cité de David, juste au sud, a été conquise par David il y a trois mille ans, et porte des traces d'habitation vieilles de cinq mille.
Un cauchemar de sultan
La ville était restée plusieurs siècles sans murailles. Celles qu'on voit sont de Soliman le Magnifique, au seizième siècle : quatre kilomètres, dix-huit tours de garde.
La tradition en donne une raison qui n'a rien de stratégique. Le sultan aurait rêvé plusieurs nuits de suite qu'il était attaqué par des lions. Ses conseillers y auraient lu un reproche : il ne protégeait pas Jérusalem, troisième ville sainte de l'islam après La Mecque et Médine.
Huit portes s'y ouvrent : six d'origine, la Nouvelle Porte percée dans les années 1880, et une porte murée depuis des siècles.
Le coup de commerce qui a redessiné la ville
Godefroy de Bouillon prend Jérusalem à la première croisade. Il s'installe dans la mosquée al-Aqsa transformée en palais royal, refuse par humilité le titre de roi — il se fait appeler défenseur du Saint-Sépulcre — et meurt sans enfant au bout d'un an. Son frère Baudouin lui succède.
Baudouin, lui, ne s'installe pas sur le mont du Temple mais dans la forteresse d'Hérode, près de la porte de Jaffa. Puis il augmente le péage de la porte de Damas et supprime celui de Jaffa.
Le résultat était prévisible. Les gens ont pris le chemin le plus difficile parce qu'il était devenu le moins cher — et neuf siècles plus tard, ils le prennent toujours. Le centre commercial Mamilla, ouvert il y a vingt ans avec ses 140 boutiques, ses 1 400 places de parking et ses vingt mille visiteurs par jour l'été, n'a fait qu'amplifier un mouvement lancé par un roi qui cherchait de l'argent.
Ce qu'il faut regarder à la porte de Jaffa
Trois dispositifs défensifs y sont encore lisibles.
Les meurtrières, qu'on repère facilement. Le mâchicoulis au-dessus de l'entrée, cette ouverture par laquelle on jetait sur l'assaillant tout ce qu'on avait sous la main. Et surtout la porte coudée, en L, dont l'intérêt échappe à qui ne l'a jamais vue de l'intérieur : une porte droite s'enfonce au bélier, et la cavalerie s'engouffre dans la brèche. Une porte coudée oblige à un virage. Même enfoncée, elle ne laisse pas passer une charge.
Une horloge a surmonté cette porte, construite au début du vingtième siècle pour le vingt-cinquième anniversaire de règne du sultan ottoman. Elle n'est restée que quinze ans : les Britanniques l'ont déplacée, puis elle a été détruite. Il n'en existe que de rares photographies — juste assez pour savoir qu'on ne l'a pas rêvée.
Sous la porte de Damas
En arabe, elle s'appelle Bab al-Amoud, la porte du pilier, en souvenir d'une colonne posée par l'empereur Hadrien qui marquait le kilomètre zéro. Le pilier a disparu ; le nom lui a survécu de dix-huit siècles.
La porte est légèrement surélevée, parce qu'elle est bâtie sur une porte romaine antérieure. On en voit l'arche en bas à gauche — et gravée dessus, une inscription mentionnant Colonia Aelia Capitolina, le nom donné à Jérusalem par Hadrien. Deux mille ans d'histoire à hauteur de trottoir, devant lesquels passent chaque jour des milliers de gens qui regardent leur téléphone.
Juste à côté s'ouvre une carrière souterraine de quatre mille mètres carrés qui court sous la vieille ville. C'est de là qu'était extrait le calcaire des constructions antiques, probablement celui du Second Temple. Elle a longtemps servi de lieu de réunion caché à la franc-maçonnerie.
Une promesse non tenue
La Nouvelle Porte a été percée dans les années 1880 à la demande des Français, qui possédaient dans le secteur un hôpital, un hospice, une église et un couvent. Le sultan a donné son accord à une condition : que la porte porte son nom.
La promesse n'a jamais été tenue. Depuis cent trente ans, on l'appelle la Nouvelle Porte — et le sultan qui l'avait exigée est oublié de tous.
Autre trace de rivalité à quelques mètres : la statue de Marie portant Jésus à bout de bras, très haut au-dessus de ses épaules. La hauteur n'a rien de dévotionnel. Il s'agissait de dépasser la cathédrale russe voisine.
La géographie des sièges
La porte d'Hérode doit son nom à Hérode Agrippa, dont la tradition chrétienne situe là le palais. En hébreu, on l'appelle la porte des Fleurs, à cause des rosettes gravées autour. C'est par elle que Godefroy de Bouillon est entré dans la ville en 1099.
Elle est au nord, et ce n'est pas un hasard. La vieille ville est protégée par deux vallées — le Cédron à l'est, Hinnom à l'ouest — qui se rejoignent au sud. Le nord est plat. Toutes les attaques sont venues de là, et c'est pourquoi trois portes s'y concentrent : plus il y a d'entrées, plus il y a de sorties pour contre-attaquer.
Dans son histoire, Jérusalem a été attaquée une cinquantaine de fois, assiégée vingt-cinq fois, entièrement rasée deux fois.
Quant à ces fortifications-ci, vieilles de cinq cents ans, elles n'ont jamais été attaquées — sauf pendant la guerre d'indépendance.
Les portes est et sud
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LES PORTES DE JERUSALEM (2ème partie)
Dans cette 2ème partie sur les portes de Jérusalem, Jérôme Haas continue à vous transporter autour de la ville sainte à travers des anecdotes liées aux portes de la…
La porte des Lions
Trois noms pour une seule porte : porte des Lions, porte de Marie, porte Saint-Étienne — ce dernier parce que la tradition situe près d'elle la lapidation d'Étienne, premier martyr chrétien.
C'est de là que part la Via Dolorosa, quatorze stations jusqu'au Saint-Sépulcre. À quelques dizaines de mètres se trouve l'église Sainte-Anne, territoire français en Israël, ce qui a valu quelques incidents protocolaires lors de visites présidentielles.
C'est aussi la seule porte par laquelle on entre en voiture, et celle par laquelle les parachutistes israéliens sont entrés dans la vieille ville en 1967.
Quant aux lions, ce sont des félins gravés par paires de chaque côté. Ils ne sont pas de Soliman : ce sont les armes d'un sultan mamelouk antérieur, que les Ottomans ont récupérées et intégrées à leur propre ouvrage. En architecture, cette récupération porte un nom — le remploi — et Jérusalem en est faite du sol au sommet.
La porte Dorée, murée
Une double porte, condamnée depuis des siècles. Elle est en avant de deux mètres par rapport au reste de la muraille, et serait environ mille ans plus ancienne que les autres portes : fin de la période byzantine, ou début de la période musulmane.
Ses noms disent le litige. Portes Dorées pour la tradition chrétienne, qui y situe l'entrée de Jésus le dimanche des Rameaux. Portes de la Miséricorde en hébreu.
Et devant, un cimetière musulman a été implanté — sur la croyance que le Messie ne pourrait pas traverser un cimetière. Deux obstacles superposés, le mur et les tombes, pour un empêchement entièrement symbolique. Peu de lieux au monde donnent à voir aussi clairement une théologie devenue chantier.
La porte des Ordures
Le nom est littéral : les déchets étaient jetés par là, vers la vallée au sud.
C'est aujourd'hui l'accès le plus rapide au mur des Lamentations. Elle était beaucoup plus étroite à l'origine ; les Jordaniens l'ont élargie après la guerre d'indépendance pour laisser passer les voitures.
La porte de Sion, et ses balles
Une porte coudée, avec mâchicoulis. Et criblée d'impacts.
Ils datent essentiellement de la guerre d'indépendance et de 1967. Pendant dix-neuf ans, la ligne de séparation entre Jérusalem-Est jordanienne et Jérusalem-Ouest israélienne est passée juste devant.
Ils n'ont pas été réparés, et c'est un choix — la seule porte de Jérusalem dans ce cas. On a préféré un témoignage à une restauration. Des milliers de gens passent dessous chaque jour en voiture sans lever la tête.
Une précision, pour finir, qui déroute souvent : dans la Bible, « Sion » désigne toute la ville de Jérusalem. Ce n'est qu'à partir du Moyen Âge que le nom s'est mis à désigner la colline située hors les murs.
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