Megiddo : vingt-six villes empilées, et le mot Armageddon

La colline n'en est pas une. Ce qu'on gravit à Megiddo, ce sont vingt-six villes posées les unes sur les autres pendant six mille ans — chacune bâtie sur les décombres nivelés de la précédente, jusqu'à ce que l'accumulation forme un relief. Les archéologues appellent cela un tel. C'est une colline faite entièrement de main d'homme, et personne ne l'a voulue.

Le site archéologique de Megiddo
Une colline faite de villes superposées, au-dessus de la vallée de Jezréel. Photo : Anagoria, CC BY 3.0 — via Wikimedia Commons
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Guide en Tandem

GUIDE EN TANDEM : MEGIDDO

Megiddo est le plus grand site archéologique d'Israël. C'est aussi le lieu de toutes les batailles de la région ! Du système hydraulique à l'Armageddon, Jérôme Haas…

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Pourquoi ici, et nulle part ailleurs

Tout s'explique par une route. Megiddo commande la Via Maris, la voie qui longe la côte méditerranéenne et relie l'Égypte à la Syrie, à l'entrée de la vallée de Jezréel — le grenier à blé biblique. Pour un marchand ou une armée, l'alternative était le désert. Autant dire qu'il n'y en avait pas.

Tenir Megiddo, c'était tenir le passage. Vingt-six civilisations ont fait le même calcul, et c'est toute l'histoire du site en une phrase. Il est aujourd'hui inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO — Israël compte à peine une dizaine de sites classés.

Les premières traces remontent au chalcolithique, l'âge du cuivre. Puis vient l'Égypte, qui conquiert la ville sans l'habiter : pendant trois cents ans, jusqu'à la conquête de Josué, Megiddo est le chef-lieu administratif égyptien du nord, peuplé de Cananéens.

De cette époque date une entrée qui dit tout de la prudence des bâtisseurs : un système de double porte, deux fois deux battants gardés, avec des renfoncements ménagés pour les hommes de garde. On n'entrait pas d'un seul élan. Et le grand temple cananéen qu'on y a mis au jour est, selon les archéologues qui l'ont fouillé, le plus important jamais découvert au Moyen-Orient. S'y ajoutent seize autres temples et un palais.

Ce qu'une porte prouve

Les portes du dixième siècle avant notre ère sont d'un autre modèle : six chambres, deux fois trois battants. L'intérêt n'est pas dans la porte. Il est dans la répétition.

Le même dispositif, exactement, se retrouve à Guézer et à Beer-Sheva. Trois villes éloignées les unes des autres, un modèle unique. On ne bâtit pas trois fois la même porte par hasard : il faut une autorité qui impose des normes de construction. Autrement dit, un royaume — et pas seulement des cités qui se ressemblent.

C'est le genre de raisonnement qui rend l'archéologie passionnante, et un peu vertigineuse : une décision politique déduite d'un plan de menuiserie.

Megiddo est mentionnée dix-huit fois dans l'Ancien Testament, notamment dans le Livre des Rois, à propos des murailles bâties par Salomon. On y a retrouvé deux ensembles d'écuries, aux deux extrémités du site, dont un complexe de douze au nord. À cette époque, le nombre de chevaux et de cavaliers mesure la puissance d'un roi : c'est l'équivalent d'un budget militaire publié. Leur datation, il faut le dire, hésite d'un siècle — entre Salomon et un roi de Juda postérieur.

Un silo à blé, en revanche, ne laisse aucune place au doute : 450 mètres cubes, onze mètres de diamètre, sept de profondeur, retrouvé intact et daté au carbone 14 des neuvième et huitième siècles avant notre ère.

Boire pendant un siège

Le plus impressionnant se trouve sous terre, et répond à une question très simple : comment boit-on quand on est encerclé ?

La source est hors les murs. Aller y puiser, c'est s'exposer aux flèches. Les habitants de Megiddo ont donc creusé, il y a trois mille cinq cents ans, un puits d'environ deux cents marches suivi d'un tunnel de deux cents mètres qui rejoint la source par en dessous. On descend, on remplit, on remonte, et l'assiégeant ne voit rien.

L'ouvrage a servi trois siècles. Puis on a abaissé le niveau pour en faire un puits accessible directement depuis l'intérieur — moins spectaculaire, plus commode.

L'abandon, puis 1918

Au troisième siècle avant notre ère, à l'époque hasmonéenne, Megiddo est abandonnée. Personne ne sait pourquoi. Et la colline reste vide près de deux mille ans.

Il faut attendre la Première Guerre mondiale pour que le nom ressurgisse. La bataille de Megiddo, en 1918, oppose Britanniques et Ottomans : c'est la dernière grande bataille de la guerre dans la région, et la dernière à mêler cavalerie, infanterie et aviation. Elle ouvre la voie à la domination britannique sur toute la région.

Le général en chef britannique, Allenby, en tirera son titre. Il finira sa vie sous le nom de Lord Megiddo.

Armageddon

Reste le mot, et c'est pour lui que la plupart des visiteurs viennent — souvent sans savoir qu'ils viennent pour ça.

Montagne, en hébreu, se dit har. La montagne de Megiddo, c'est Har Megiddo. Prononcez-le à voix haute et vous entendrez ce que la tradition chrétienne en a fait : Armageddon, le lieu de la bataille finale du bien contre le mal annoncée dans le livre de l'Apocalypse.

D'où ce paradoxe : la majorité des visiteurs de ce site archéologique israélien sont chrétiens, et particulièrement protestants. Ils viennent voir un champ de bataille qui n'a pas encore eu lieu.

Sur les querelles de datation qui traversent le site, le mot de la fin revient à un guide, glissé en riant : la règle, pour se faire un nom en archéologie, c'est de faire la une des revues — donc de remettre en cause ce qu'un confrère a établi. Ce n'est pas faux.

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