Sortir des murailles : comment Jérusalem s'est étendue, en 1860
Il a fallu payer les gens pour qu'ils acceptent d'habiter hors les murs. Le logement gratuit n'avait pas suffi.
Et même payés, les premiers habitants du premier quartier juif construit à l'extérieur de Jérusalem retournaient dormir dans la vieille ville dès que leur bienfaiteur quittait le pays. Ce qui a fini par les décider n'est pas un argument, ni une prime : c'est une épidémie de choléra.
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EN DEHORS DES MURAILLES DE JÉRUSALEM
Focus sur le premier quartier de Jérusalem en dehors des murailles en 1860. De l’immigration juive de la fin du 19ème siècle à aujourd’hui Jérôme Haas et Yoni Guez…
Ce qu'était Jérusalem avant
Une ville d'un kilomètre carré, close. Les portes étaient fermées et gardées la nuit — et cela durera jusqu'au début du vingtième siècle.
On estime la population juive à environ huit mille personnes, soit à peu près la moitié des habitants. Sous l'Empire ottoman, juifs et chrétiens y étaient « tolérés » sous le statut de dhimmi, avec obligation de payer un impôt spécial.
Sortir de là n'était pas une envie d'espace. C'était un risque : brigands et bêtes sauvages, sans mur entre eux et vous.
Qui était Montefiore
Né en Italie, séfarade, parti vivre en Angleterre. Il est à l'origine de l'introduction des lampadaires à gaz, dont il vend le concept, devient très riche — et prend sa retraite à quarante ans.
Il passe le reste de sa vie à parcourir le monde pour aider les communautés juives. Sept voyages en Terre sainte. C'est au quatrième qu'il décide de créer un quartier hors les murs, le quartier juif intra-muros étant surpeuplé et sanitairement catastrophique.
Un nom tiré d'Isaïe
Le quartier s'appelle Mishkenot Sha'ananim, « les demeures paisibles ». Le nom vient d'un verset d'Isaïe : mon peuple habitera dans un séjour de paix, dans des demeures bien protégées et dans des retraites tranquilles.
Le choix n'a rien d'anodin quand on cherche à convaincre des gens terrifiés à l'idée de dormir sans rempart. On ne leur vendait pas un lotissement, on leur citait un prophète.
La même logique se retrouvera à Tel-Aviv, où le premier quartier hors les murs, Névé Tsedek — « les demeures de justice » — tire son nom d'une prophétie de Jérémie.
Ce qui les a fait rester
Montefiore offre d'abord le logement gratuitement. Personne ne vient. Il paie alors les gens pour venir y habiter. Les premières familles acceptent — et repartent dormir dans la vieille ville dès qu'il s'éloigne de Jérusalem.
Le basculement a lieu en 1866. Une épidémie de choléra frappe la vieille ville et épargne le nouveau quartier, situé de l'autre côté de la vallée. Montefiore y avait de surcroît imposé des règles d'hygiène strictes : sortie quotidienne des poubelles, nettoyage du sol chaque jour.
Après ça, il n'a plus eu besoin de plaider. La peur des brigands avait rencontré plus fort qu'elle.
Le moulin, et la plaque qui l'a sauvé
Le moulin a été construit en 1857 — trois ans avant les maisons. L'ordre paraît absurde jusqu'à ce qu'on comprenne à quoi il servait : c'était la promesse de travail et de pain, ce qui devait attirer les habitants. On bâtit d'abord l'emploi, ensuite le logement.
En avril 1948, la Haganah se poste sur son toit. Le haut-commissaire britannique, qui se rendait à l'église voisine, ordonne à deux soldats de le faire sauter.
Sur place, les deux hommes découvrent une plaque : construit par Sir Moses Montefiore. Un Anglais. Ils y voient un signe, négocient — et ne détruisent que le toit, que les Israéliens reconstruiront.
Il y a une dizaine d'années, le moulin a été rénové à l'identique avec le concours de la société qui l'avait fabriqué. Il ressemble aujourd'hui presque trait pour trait à celui de 1857.
Il se trouve à quelques dizaines de mètres de l'hôtel King David, à cinq minutes à pied de la porte de Jaffa, la vallée de Guei Ben Hinnom le séparant des remparts. Mishkenot Sha'ananim et Yemin Moshe, juste à côté, sont aujourd'hui des quartiers piétons — et parmi les plus chers de la ville. Le lotissement que personne ne voulait est devenu inaccessible.
Mahané Israël : le quartier que personne n'a payé
Le deuxième quartier bâti hors les murailles l'a été par des juifs marocains, de leur propre initiative, sans aide extérieure et sans bienfaiteur.
Ce qui autorise une remarque que fait l'émission, et qu'on ne lit nulle part ailleurs : si l'on considère qu'un quartier est fondé par ceux qui décident d'y vivre, alors le premier n'est pas Mishkenot Sha'ananim. C'est celui-ci.
Il a été implanté à moins d'un kilomètre du premier, pour que les juifs religieux puissent se déplacer entre les deux pendant Shabbat. Une dizaine de familles s'y installent au départ ; le quartier se remplit ensuite. Son nom — « le camp d'Israël » — vient de la Torah, du campement des enfants d'Israël à la sortie d'Égypte.
Ses habitants n'ont laissé ni mémoires ni articles. Toute l'histoire du quartier a dû être reconstituée à partir d'extraits de lettres et de journaux d'époque : les gens qui ont fait la chose n'ont pas écrit qu'ils la faisaient.
Il est tombé à l'abandon, et n'a été rénové que très récemment — par les Marocains eux-mêmes, qui ont fait venir un artiste de Casablanca pour poser les mosaïques. Il abrite aujourd'hui le musée de l'histoire des juifs d'Afrique du Nord : tenues d'époque, contrats de mariage, instruments de musique, centré sur le Maroc avec des pièces de Tunisie, d'Égypte et d'Algérie.
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