Des mots français venus de l'hébreu ? La thèse de Bruno Dray

Cep, broc, gomme, groseille, agraire. Selon Bruno Dray, ces mots-là, et plusieurs centaines d'autres, remonteraient à des racines de l'hébreu biblique.

Il faut dire tout de suite ce que cette phrase engage : ce sont ses conclusions, pas celles des dictionnaires étymologiques, qui donnent d'autres origines à la plupart de ces mots. Il le dit lui-même, sans détour. Ce qui suit est donc l'exposé d'une thèse — sa méthode, ses exemples, et ce qui reste discuté.

L’hébreu est-il à l’origine de nombreux mots européens ? | Bruno Dray L'interview de Jérôme Haas

Qui est Bruno Dray

Linguiste autodidacte et polyglotte — il parle anglais, allemand, espagnol, italien et un peu russe —, il raconte être venu à l'hébreu à dix-huit ans, après deux mois passés en Israël, en rentrant chez lui à Lyon. C'est d'abord l'amour du français, dit-il, qui l'a porté vers les langues étrangères.

Il a consacré quinze ans à rédiger une méthode d'apprentissage de l'hébreu en deux tomes, destinée aux francophones. Et c'est en la préparant qu'il a commencé à remarquer des correspondances entre des termes de l'hébreu biblique et des mots européens contemporains.

Son premier livre, Sur les pas de Babel, paraît en janvier 2002, à compte d'auteur, avec quelque quatre-vingt-dix rapprochements. Suivent Les trésors étymologiques de la Bible en 2005, puis une dizaine d'ouvrages, jusqu'à Athènes, Rome, Jérusalem : aux origines des langues européennes.

Il indique que ses livres figurent dans une cinquantaine d'universités — Harvard en aurait sept —, que la Bibliothèque nationale d'Allemagne en a acquis trois, et que les universités de Bonn, Francfort, Munich et Berlin s'y sont intéressées. Il a été fait chevalier des Arts et des Lettres en 2021. Il enseigne l'hébreu bénévolement, par WhatsApp, à des élèves en France et en Israël.

Sa méthode : les consonnes seules

Le point de départ est un fait admis de l'histoire de la langue : l'hébreu s'écrit sans voyelles. Les signes vocaliques placés sous les consonnes ont été ajoutés bien plus tard, par les massorètes de Tibériade, pour fixer une prononciation que plus personne ne tenait de la vie courante — l'hébreu ayant cessé d'être parlé au quotidien après la destruction du Second Temple.

Bruno Dray ne compare donc que les consonnes, et jamais mot à mot : il cherche des termes qui partagent à la fois une structure consonantique et un sens. Il dit avoir passé des mois sur un seul mot, et être arrivé à près de mille rapprochements, dont environ six cents avec le français et cent soixante-dix avec l'allemand.

Pourquoi cette influence serait possible

L'argument historique qu'il avance ne dépend pas de ses rapprochements, et il est solide.

L'hébreu a été tenu en Occident pour une langue sainte, au même titre que le latin et le grec, et étudié sans interruption depuis le début du Moyen Âge, en particulier en France. Lors de la fondation du Collège de France en 1530, il figurait parmi les matières enseignées. De nombreux théologiens protestants l'ont appris. Rabelais le connaissait bien, et a glissé des mots d'origine hébraïque dans Gargantua.

Il faut y ajouter le judéo-français — le sarfatique —, langue des juifs du royaume de France entre le onzième et la fin du quatorzième siècle, parlée surtout dans le Nord. Rachi de Troyes, que Bruno Dray décrit comme l'un des premiers intellectuels français, a consigné dans ses gloses des centaines de mots français de son temps. C'est un témoignage précieux pour les historiens de la langue — et, pour lui, une passerelle.

Ses exemples

Voici ceux qu'il a détaillés à l'antenne. La correspondance est toujours consonantique, jamais une traduction.

Le cep de vigne entre en français au onzième siècle et figure dans une glose de Rachi ; il le rapproche de l'hébreu gefen, la vigne. Agraire vient du latin ager, le champ, apparenté à l'allemand Acker ; il le met en regard de l'hébreu ikar, le laboureur, mot toujours en usage et qu'on lit au chapitre 51 d'Isaïe.

Le broc entre en français à la fin du quatorzième siècle — il avance la date de 1379 — pour désigner un petit vase à anse, apparenté à l'italien brocca, la cruche ; il y voit la racine de l'hébreu brekha, un réservoir dans le livre de Samuel, aujourd'hui une piscine. Le bac, récipient attesté au seizième siècle, il le relie à l'hébreu bakbouk, un vase dans le livre des Rois, aujourd'hui une bouteille — un mot qu'il décrit comme une onomatopée, deux consonnes qui se répètent, le bruit du liquide qui sort du goulot.

Le berceau espagnol, cuna, face à l'hébreu ken, le nid, est le rapprochement dont il dit avoir cherché le lien le plus longtemps. Il relie le français crapaud et l'allemand greifen, saisir, à l'hébreu egrof, le poing. L'allemand Reiter, le cavalier, à une racine hébraïque signifiant courir. L'hébreu gav, le dos — le livre d'Ézéchiel emploie un terme voisin pour le bossu —, à la famille française de gibbeux. Et l'hébreu pamon, la clochette, celle qui ornait la robe du grand prêtre au Temple, à un mot du glossaire judéo-français désignant un chandelier.

Le cas de la gomme est le plus intéressant, parce qu'il y est le plus prudent. Il ne revendique pas l'hébreu comme origine première : le mot est reconnu d'origine égyptienne, kami, passé au grec puis au latin. Mais le même mot, gomé, désigne le papyrus ou le jonc dans le livre de l'Exode, au chapitre 2 — celui du berceau de Moïse. Il y voit une trace du passage de l'hébreu sur la route du mot, non son point de départ.

Ce qui est discuté

Bruno Dray l'énonce lui-même : les dictionnaires étymologiques ne reconnaissent pas cette filiation. Ils s'arrêtent, dit-il, aux mots liturgiques — alléluia, amen, sabbat —, dont l'origine hébraïque n'a jamais fait de doute, et n'accordent rien aux mots de la vie courante.

L'exemple le plus net est celui de la groseille. Les dictionnaires lui donnent une origine francique, un mot signifiant « crépu ». Bruno Dray le compare à l'hébreu mekouzal, qui signifie également crépu. Les deux explications tiennent debout ; aucune ne réfute l'autre.

Il cite aussi l'allemand Schalk, l'espiègle, dont les dictionnaires allemands portent la mention « étymologie inconnue » — et propose de combler ce trou par un terme du livre des Proverbes.

C'est ici qu'il faut être précis, et le lecteur y gagne. Une correspondance de consonnes et de sens n'est pas une preuve de filiation : deux langues sans lien peuvent produire des ressemblances, et l'étymologie savante exige une chaîne d'attestations écrites, datées, de proche en proche. Ce que Bruno Dray propose est un faisceau de rapprochements, cohérent et adossé à des versets précis, mais qui reste une thèse en discussion — non un acquis. Il ne prétend d'ailleurs pas autre chose, et signale lui-même quand un mot lui semble « certain » plutôt que « probable ».

C'est assez rare, chez quelqu'un qui défend une idée depuis vingt ans, pour être noté.

Ce qu'il en tire

Interrogé sur le sens de ce travail, il répond que ces liens renforcent le caractère universel du texte biblique. Et il ajoute que l'antisémitisme lui paraît « une absurdité totale » — le judaïsme étant à la source du christianisme et de l'islam, il aurait dû, dit-il, être reconnu comme tel par les deux autres monothéismes.

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