Des mots français venus de l'hébreu ? La thèse de Bruno Dray
En bref. Cep, broc, gomme, groseille, agraire : le linguiste Bruno Dray soutient que plusieurs centaines de mots français — et près de 170 mots allemands — remontent à des racines de l'hébreu biblique. Il a exposé son travail en trois entretiens sur Tandem TV, avec Jérôme Haas, entre juillet 2025 et juillet 2026. Ce sont ses conclusions, pas celles des dictionnaires étymologiques, qui donnent d'autres origines à la plupart de ces mots — il le dit lui-même à l'antenne. Cette page expose sa méthode, ses exemples et ce qui reste discuté.
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Qui est Bruno Dray
Linguiste autodidacte et polyglotte — il parle anglais, allemand, espagnol, italien et un peu russe —, Bruno Dray raconte être venu à l'hébreu à dix-huit ans, après deux mois passés en Israël, en rentrant chez lui à Lyon. C'est d'abord l'amour du français, dit-il, qui l'a porté vers les langues étrangères.
Il a consacré quinze ans à rédiger une méthode d'apprentissage de l'hébreu en deux tomes, destinée aux francophones. C'est en la préparant qu'il a remarqué des correspondances entre des termes de l'hébreu biblique et des mots européens contemporains.
Son premier livre, Sur les pas de Babel, paraît en janvier 2002, à compte d'auteur, avec quelque quatre-vingt-dix rapprochements. Suivent Les trésors étymologiques de la Bible en 2005, puis une dizaine d'ouvrages, jusqu'à Athènes, Rome, Jérusalem : aux origines des langues européennes.
Il indique que ses livres figurent dans une cinquantaine d'universités — Harvard en aurait sept —, que la Bibliothèque nationale d'Allemagne en a acquis trois, et que les universités de Bonn, Francfort, Munich et Berlin s'y sont intéressées. Il a été fait chevalier des Arts et des Lettres en 2021. Il enseigne l'hébreu bénévolement, par WhatsApp, à des élèves en France et en Israël.
Sa méthode : les consonnes seules
Le point de départ est un fait admis de l'histoire de la langue : l'hébreu s'écrit sans voyelles. Les signes vocaliques placés sous les consonnes ont été ajoutés bien plus tard, par les massorètes de Tibériade, pour fixer une prononciation que plus personne ne tenait de la vie courante — l'hébreu ayant cessé d'être une langue parlée quotidiennement après la destruction du Second Temple.
Bruno Dray ne compare donc que les consonnes, et jamais mot à mot : il cherche des termes qui partagent à la fois une structure consonantique et un sens. Il dit avoir parfois mis des mois sur un seul mot, et être arrivé à près de mille rapprochements, dont environ six cents avec le français et cent soixante-dix avec l'allemand.
Pourquoi cette influence serait possible
L'argument historique qu'il avance ne dépend pas de ses rapprochements, et il est solide.
L'hébreu a été tenu en Occident pour une langue sainte, au même titre que le latin et le grec, et étudié sans interruption depuis le début du Moyen Âge, en particulier en France. Lors de la fondation du Collège de France en 1530, l'hébreu figurait parmi les matières enseignées. De nombreux théologiens protestants l'ont appris. Rabelais le connaissait bien et a glissé des mots d'origine hébraïque dans Gargantua.
Il faut y ajouter le judéo-français — le sarfatique —, langue des juifs du royaume de France entre le XIᵉ et la fin du XIVᵉ siècle, parlée surtout dans le Nord. Rachi de Troyes (1040-1105), que Bruno Dray décrit comme l'un des premiers intellectuels français, a consigné dans ses gloses des centaines de mots français de son temps — un témoignage précieux, et pour lui une passerelle.
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Ses exemples
Voici ceux qu'il a détaillés à l'antenne. La correspondance est toujours consonantique, jamais une traduction.
Le cep de vigne. Le mot entre en français au XIᵉ siècle et figure dans une glose de Rachi. Bruno Dray le rapproche de l'hébreu gefen, la vigne.
Agraire. Le mot vient du latin ager, le champ, apparenté à l'allemand Acker. Il le met en regard de l'hébreu ikar, le laboureur ou le paysan — mot toujours en usage, et qu'on lit au chapitre 51 d'Isaïe.
Le broc. Entré en français à la fin du XIVᵉ siècle — il avance la date de 1379 — pour un petit vase à anse, apparenté à l'italien brocca, la cruche. Il y voit la racine de l'hébreu brekha, un réservoir dans le livre de Samuel, aujourd'hui une piscine.
Le bac. Récipient, en français au XVIᵉ siècle, à rapprocher du latin bacarium. Il le relie à l'hébreu bakbouk, un vase dans le livre des Rois, aujourd'hui une bouteille — un mot qu'il décrit comme une onomatopée, deux consonnes qui se répètent, le bruit du liquide qui sort du goulot.
Le berceau espagnol. Cuna, en espagnol, face à l'hébreu ken, le nid. C'est le rapprochement dont il dit avoir cherché le lien le plus longtemps.
Le crapaud et la main allemande. Il relie le français crapaud et l'allemand greifen, saisir, à l'hébreu egrof, le poing.
Le cavalier allemand. Reiter rapproché d'une racine hébraïque signifiant courir.
Le bossu. L'hébreu gav désigne le dos, et le livre d'Ézéchiel emploie un terme voisin pour le bossu ; il y rattache la famille française de gibbeux.
La clochette. L'hébreu pamon, la clochette — celles qui ornaient la robe du grand prêtre au Temple —, qu'il rapproche d'un mot du glossaire judéo-français désignant un chandelier.
La gomme. Ici, il ne revendique pas l'hébreu comme origine première : le mot est reconnu d'origine égyptienne, kami, passé au grec puis au latin. Mais le même mot, gomé, désigne le papyrus ou le jonc dans le livre de l'Exode, au chapitre 2 — le berceau de Moïse. Il y voit une trace du passage de l'hébreu sur la route du mot.
Ce qui est discuté, et pourquoi il faut le dire
Bruno Dray l'énonce lui-même à l'antenne : les dictionnaires étymologiques ne reconnaissent pas cette filiation. Ils s'arrêtent, dit-il, aux mots liturgiques — alléluia, amen, sabbat —, dont l'origine hébraïque n'a jamais fait de doute, et n'accordent rien aux mots de la vie courante.
L'exemple le plus net est celui de la groseille. Les dictionnaires lui donnent une origine francique, un mot signifiant « crépu ». Bruno Dray le compare à l'hébreu mekouzal, qui signifie également crépu. Les deux explications tiennent debout ; aucune n'est démontrée par l'autre.
Il cite aussi l'allemand Schalk, l'espiègle, dont les dictionnaires allemands portent la mention « étymologie inconnue » — et propose de combler ce trou par un terme du livre des Proverbes.
C'est là qu'il faut être précis. Une correspondance de consonnes et de sens n'est pas une preuve de filiation : deux langues sans lien peuvent produire des ressemblances, et l'étymologie savante exige une chaîne d'attestations écrites, datées, de proche en proche. Ce que Bruno Dray propose est un faisceau de rapprochements, cohérent et documenté sur des versets précis, mais qui reste une thèse en discussion, non un acquis. Il ne prétend d'ailleurs pas autre chose, et signale lui-même quand un mot lui semble « certain » plutôt que « probable ».
Ce qu'il en tire
Interrogé sur le sens de ce travail, il répond que ces liens renforcent le caractère universel du texte biblique, et ajoute que l'antisémitisme lui paraît « une absurdité totale » — le judaïsme étant à la source du christianisme et de l'islam, il aurait dû, dit-il, être reconnu comme tel par les deux autres monothéismes.
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